[8] La photo humanitaire comme outil d'oppression maternaliste

 

Le travail des organisations humanitaires fait des merveilles à travers le monde. Cela ne se discute pas. Cet article ne remet donc pas en cause la beauté d'une main tendue vers son prochain. Il s'agit plutôt d'interroger des réflexes néocoloniaux qui ne disent pas leur nom.

 

Extrême condescendance

 

On peut parler longtemps de l'attitude paternaliste des anciennes puissances coloniales après les indépendances. Dans ce domaine, les rapports avec l'Afrique brilleraient par leur extrême condescendance. Aujourd'hui, force est de constater qu'il existe une nouvelle façon de dénigrer le continent noir : c'est ce que j'appellerai le 'maternalisme humanitaire'.

 

Il y a quelques mois, tandis que je déambulais dans ma ville, capitale mondiale de la philanthropie, ce sont les affiches géantes d'une ONG de la place qui m'inspirèrent l'idée de cet article. Sur l'une de ces publicités surdimensionnées, on voit plusieurs générations de ruraux noirs d'une même famille. Le grand-père, précise-t-on, souffrait de la pauvreté comme il n’est pas permis. Le père, sans doute à la faveur de méthodes agraires plus modernes, s’en sort un peu mieux. Quant au jeune fils, on ne le voit même plus au champs, semble-t-il, mais plutôt à l'école, recevant enfin 'une éducation'. Le lecteur de ce texte visuel devrait donc comprendre que les noirs ne savaient pas éduquer leurs propres enfants avant l'école à l’occidentale ? En tout cas, le présupposé ici, c’est qu'un mode de vie plus simple, plus proche de la nature, est une forme de malchance. Pour ne rien gâter, le logo de l'ONG et son slogan suggèrent que l'évolution positive décrite a été rendue possible grâce à l'intervention d'une main extérieure bienveillante, nourricière... Maternelle.

 

l'Afrique représentée comme un terrain inculte que la générosité occidentale va pouvoir fertiliser! C'est bien cela la nouvelle expression du maternalisme néocolonial.

 

Paternalisme ou maternalisme?

 

Quelle différence donc entre le paternalisme d'antan et cette attitude que l'on nomme ici maternalisme humanitaire? Dans un discours de type paternaliste, on utilisera des euphémismes comme 'nations jeunes' ou 'nouvelles démocraties' afin de signifier que l'Afrique en est encore au stade des balbutiements pour tout ce qui est politique, économique ou encore logistique. Cette situation de fragilité rendrait donc nécessaire l'intervention altruiste de 'papa occident'... Un tel positionnement corrobore la politique de table rase qui a longtemps relégué l'Afrique précoloniale aux oubliettes de la civilisation.

 

Le maternalisme humanitaire lui, est plus insidieux. Il a un grand cœur. Il nous parle d'enfants en danger et de femmes à soutenir. Fantôme sinistre drapé de blanc angélique, il hante le marché du ‘volontourisme’ ou le terrain de la ‘responsabilité sociétale des entreprises’. Le maternalisme humanitaire tente de nous faire oublier que l'enfer est pavé de bonnes intentions. Sa rhétorique est lyrique car les bons sentiments remplacent la froideur du politique et de la logistique. Maman Occident devient une infirmière dévouée, toujours prête à intervenir pour soulager les problèmes du quotidien en Afrique.

 

L'image du Petit Africain

 

Un des symptômes majeur du maternalisme humanitaire c'est l'utilisation compulsive de jolis faciès d'enfants noirs. C’est à qui publiera le sourire le plus innocent, le regard le plus intense. Ceci est certes déjà plus louable que la publication de l'image démodée du petit noir aux yeux creux, pailletés de mouches… On en viendrait presque à oublier que dans cette course à l'humanitaire, l'enfant du continent noir perd l’essentiel : son visage ne lui appartient plus. Telle est pour moi la face la plus sombre du maternalisme humanitaire néocolonial :  c'est le braconnage de l'image et de la beauté ineffable du Petit Africain.

 

Aidons-les là-bas !

 

Même s’il est vrai que le travail humanitaire en Afrique peut-être salué, qu’il y a des partenariats réussis, des victoires sur la misère, la maladie et l’analphabétisme, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi la personne à peau sombre est assignée à résidence au centre de l’image caritative du XXIème siècle. N' y a-t-il surtout que des 'basanés' pour souffrir, que des 'peaux noires' pour être secourus?

 

Même lorsque l'on est 'issu d'un peuple qui a beaucoup souffert' et dont tant d'âmes se sont perdues dans 'le ventre de l'Atlantique', on veut laisser la vedette aux autres sur la scène de la victimisation; car personne n'a le monopole des problèmes deh ! Nous nous trouvons sur le domaine de la hiérarchisation des rapports Nord-Sud et de la stigmatisation de l’Afrique ; mais il y a bien plus que cela en jeu :

 

1.  Faire de l'humanitaire en Afrique cela veut souvent dire : 'aidons-les là-bas ! Ainsi, ils ne ressentiront pas le désir ou le besoin de venir en Occident'. Sauf qu'à l'heure actuelle, personne ne se gêne pour mettre les pieds en Afrique. Tout le monde aime voyager car les voyages ça forme la jeunesse et ça ouvre l’esprit ; sauf quand on est noir et pauvre ? 

 

2.  Le message implicite martelé à propos de l’Afrique, à travers bien des campagnes de communication humanitaire- larmoyantes ou positives- demeure le même : 'ils ne peuvent s'en sortir tout seuls.' La dignité et l'estime de soi de générations entières en ont été affectés, avec des conséquences dramatiques.

 

3.  Tout comme l'arrivée des missionnaires d'autrefois renforça l'occupation territoriale de l'Afrique, aujourd'hui l'humanitaire peut faire le lit des convoiteurs de richesses minières et autres. Une Afrique chaotique et demandeuse d'aide c'est une Afrique qui s'ouvre à l'exploitation.

 

Changeons notre regard sur l’Afrique, elle le mérite ! 

 

1. Les philosophies de vie ancestrales comme la Teranga sénégalaise ou l'Ubuntu d'Afrique Australe promeuvent le partage et la tolérance au lieu du choix de fermeture des frontières par exemple. Ecouter l'âme africaine millénaire, c'est s'ouvrir à l'autre et accueillir l'étranger.

 

2. Le respect des anciens et la quête de la sagesse sont les valeurs cardinales d'une éducation africaine traditionnelle. Face à la frénésie de la mondialisation capitaliste, la vie à l'africaine est plus tortue que lièvre. Il ne s'agit pas de courir pour courir mais d'arriver à point. Sous les arbres à palabre, on se préoccupait d'abord de la question de l'impact sur la communauté avant de décider du changement. A bon entendeur...

 

3. L'Afrique abrite encore une nature foisonnante, convoitée par les chantres de l'expansion économique à tout prix. Cette beauté naturelle est là pour nous rappeler que l'on ne doit pas détruire ce que l'on ne pourra jamais restaurer. L'écologie en Afrique c'est le combat qui unira tous ceux qui aiment notre chère planète.

 

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Comments: 2
  • #1

    momar seck (Wednesday, 15 November 2017 09:02)

    J’ai aimé lire ce texte, magifique expression d‘une réalité dont les auteurs y sont complément détachés et utilisent la propagande avec des choix picturaux et thématiques inpertinants.
    J ai aussi aimé“ deh“ merci

  • #2

    Géraldine Freeman (Wednesday, 15 November 2017 21:36)

    Cette réflexion très fine à propos du paternalisme et du maternalisme est on ne peut plus pertinente . En tant que sud-américaine, je ressens le même phénomène lorsque je vois des affiches d'organisation caritatives, certes bourrées de bonne volonté, qui mettent en scène des enfants indiens ou métis « qui ne peuvent pas s'en sortir tout seuls » . Les continents colonisées souffrent encore du colonialisme, même s'il s'est écoulé parfois 200 ans depuis leur indépendance. En réalité, tous ces peuples poussés à la misère s'en sortiraient certainement bien mieux sans aucune intervention étrangère, et surtout sans que les multinationales accaparent leurs richesses.
    Merci de cette contribution importante à une nouvelle vision du monde qui donne peu à peu leur place et rend leur dignité aux pays soi-disant « sous-développés ».