Le Moabi Cinéma de Blick Bassy


‘Les gifles des mamans sont des caresses griffues alors que celles des pères sont des assommoirs’ (p.35)
‘Les gifles des mamans sont des caresses griffues alors que celles des pères sont des assommoirs’ (p.35)

 La chicotte du despotisme patriarcal

 

Si le châtiment corporel est omniprésent dans le roman de Blick Bassy, c’est tout simplement parce cette affaire fait partie du quotidien des petits camerounais. En ceci, Le Moabi Cinéma est une œuvre réaliste qui va nous permettre de mieux comprendre les subtilités d’une éducation à l’africaine.  Les aventures du jeune artiste aspirant Boum Biboum sont narrées ici à la première personne. Nous sommes donc invités au cœur de la psyché d’un personnage solide bien que maigrichon, désobéissant bien que craintif, persévérant malgré les échecs. Avoir été élevé à la dure a sans aucun doute contribué à rendre Boum Biboum dru et persistant comme la mauvaise herbe.

 

Punir les expressions faciales

Le personnage le plus craint dans tout ce récit est la figure paternelle, le commissaire de police caractériel, ancien gouverneur de province sous la colonie française. Auréolé de prestige, il règne en despote sur son foyer polygame, comptant sur ses épouses dévouées pour organiser et adoucir son quotidien. Le père est un lion fantasque qui rôde, prêt à rugir et à dévorer. Son autoritarisme s’exprime d’ailleurs le mieux à l’heure matinale de la prière. Toute la maisonnée doit s’extirper du lit aux aurores pour chanter des cantiques et prononcer des prières à contrecœur mais avec une soumission inquiète car le paternel veille même sur les expressions faciales. Le plus terrifiant, ce ne sont pas les coups qu’il administre sans états d’âmes à ses femmes et à sa progéniture. Blick Bassy montre ici que la peur du père est plus terrible encore que la bastonnade. Comment survit-on à tant de pression?

 

Un détail de l’histoire ?

Le Moabi cinéma est un roman plein d’humour. Le rire est le premier médicament proposé ici pour survivre à la menace permanente de la chicotte. La satire anti-paternelle s’appuie sur des scènes plus cocasses que choquantes. C’est le ton de la narration qui fait toute la différence. Blick Bassy place la chicotte dans le paysage de son roman mais le message se situe ailleurs. Le Moabi Cinéma pose plutôt la question du futur des jeunes camerounais dans un contexte dépourvu d’opportunités locales. Le Cameroun d’aujourd’hui est dépeint par Blick Bassy avec une tendresse et une inquiétude énormes. L’auteur évoque aussi les blessures encore ouvertes de l’histoire coloniale. Blick Bassy contribue ainsi à un mouvement récent de reconquête du passé opéré par les auteurs camerounais contemporains.  Si bien que la chicotte en devient presque, un détail_certes marquant mais finalement insignifiant au regard des jeunes camerounais rêveurs du XXIème siècle.



Estelle Hughes, l'auteure de ce blog est née au Cameroun, a grandi au Congo, étudié en France et travaillé en Inde, en Hollande, au Kenya, a Malte, en Espagne, en France et en Suisse.