[7] Zulu tout court!

article inspiré par le concert de Johnny Clegg à Amsterdam au Yada Yada Market le 7 Octobre 2017


Quand on parle de Johnny Clegg dans la presse et entre amis, l'expression 'Zoulou blanc' n'est jamais très loin. Le fait est qu'on n'est pas encore habitués à l'idée qu'un blanc puisse adopter, étudier, partager et sublimer une culture noire. Johnny l'a fait, il n'est sûrement pas le seul mais son héritage demeure unique sur le terrain artistique, pédagogique et politique. Pour moi, Johnny Clegg se comporte non pas en 'Zoulou blanc' mais en Zoulou tout court.

Par Amalgame

Il a fait sien ce digne peuple d'Afrique australe dont la terre l'a nourri. Johnny a adopté le parler Zoulou comme carte d'identité. Adolescent, il maîtrisait déja 'la langue des travailleurs'. Il obtient même un job d'étudiant dans une ferme isolée grâce à cela. Même s'il s'avère que son patron hollandais l'a recruté par amalgame car les ouvriers étaient en fait en majorité Malawites et non Sud-Africains. Johnny, se mêle à eux, nourrit sa musique de l'expérience épuisante de ces ouvriers agricoles robustes. Dans la chanson 'Woza Friday', par exemple, Clegg reprend la complainte d'un saisonnier qui dès le Lundi espérait voir arriver la fin de la semaine.

Napoleon III et Isandhlawana

Le jeune Johnny Clegg est Sud-Africain jusqu'à la moelle de ses rêves ; il étudie à l'université l'histoire, les traditions et la langue des peuples autochtones de son pays. Il deviendra ensuite enseignant à Witzwatersrand, la seule université racialement mixte de Johannesburg. L'appel de la musique lui fera abandonner cette voix mais Johnny Clegg reste pour toujours un professeur. Ses concerts sont à mi-chemin entre liesse et leçon d'histoire. C'est ainsi que j'apprend que le fils de Napoléon III périt dans une bataille sans pitié entre Anglais et Zoulous, la bataille d'Isandhlawana en 1879 qui est la correction la plus sévère infligée à l'armée impériale britannique par les guerriers zoulous du roi Cetewayo. Je vois ce tableau peint par les mots de Clegg ; ils sont devant moi ces mercenaires Irlandais roux et trapus du XIXème; leurs fusils redoutables font feu. Ces bras armés de l'oppression impériale plient face au courage de combattants couleur ébène. Dans mon esprit, la scène prend corps. Quand retentit alors 'Impi', chant guerrier masculin et fier, composé par Johnny, c'est de la victoire des fils de Chaka dont il s'agit. Car quand l'Homme danse et interpelle son public pour partager des morceaux de l'âme Zoulou, si bien que chacune des prestations de Johnny Clegg vous nourrit l'intellect tout autant que le coeur.

Johnny ne sait parler que de sa terre et de l'amour. Ses chansons les plus connues 'Asimbonanga', 'Scaterlings of Africa', 'I Call Your Name', 'Cruel, Crazy, Beautiful World' ou 'Dela' permettent d'en juger. De même que la manière naturelle et déterminée dont Johnny s'est positionné pendant le système inique de l'apartheid: chercher des salles où jouer avec son groupe biracial donc illégal, chanter 'one man one vote', contribuer à la lutte des artistes pour la libération de Nelson Mandela, tous ces combats menés sans fanfaronades ne doivent pas nous faire oublier que l'homme y risquait sa vie.

Le Miroir

Johnny Clegg n'est pas un Zoulou blanc. Il est Zoulou tout court. On le comprend quand il nous explique la signification de sa chanson ‘The Crossing’ écrite in memoriam Dudu Mntowaziwayo Ndlovu (1947-1992), son ami et partenaire de danse sauvagement assassiné. C'est l'appel des anciens, passé à un esprit perdu qui vagabonde jusqu'à un an après la mort de son corps. Clegg décrit la cérémonie qui propulse cette âme errante vers le monde de ses ancêtres. Et c'est là que l'on perçoit le miroir dans lequel l’artiste est en train de se chercher. En rémission d'un cancer incurable, il fait encore trembler la scène quand frappe son pied. Il a signé un contrat avec Universal pour un dernier album. Cette tournée dont-il nous gratifie sera l'ultime. Quelle discipline, quelle générosité, quelle besoin de transmission, nourissent une telle créativité?

C'est cela même, la spiritualité africaine. Elle est faite de résilience, de force brute et de la conscience des mondes superposés et communicants qui nous entourent. 

Johnny sait tout ça: il est juif, il est professeur en anthropologie culturelle, il est musicien-danseur, il est Zoulou, et son style se niche au sein de ces identités multiples.

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